Le loup gris d'Ecouves


à la recherche du prédateur...

Il me semble utile aujourd'hui de rappeler, alors que le Loup (Canis lupus) n'a jamais été aussi proche de la Forêt d'Ecouves que dans l’ascension qu'il effectue en France depuis le milieu du XXe siècle, que l'animal a bien été présent sur notre territoire, en Basse Normandie et notamment dans l'Orne. 

Vorghaal, Chien-Loup Tchécoslovaque, Parc Animalier d'Ecouves, Le bouillon, Orne (61)
Vorghaal, Chien-Loup Tchécoslovaque, Parc Animalier d'Ecouves, Le bouillon, Orne (61)

Seulement 130 années environ nous séparent des derniers Loups qui peuplèrent le sud de l'Orne, entre Argentan et Alençon. Il est pour autant difficile de savoir à quelle date précise, l'espèce disparaît du département.

 

En cause, la bataille que se livrèrent les hommes par prestige, par honneur et fierté, d'avoir fait de tel ou tel lieu : le dernier endroit où l'on à vu disparaître l'espèce à jamais. Alors Fontenay-les-Louvets, la Fausse louvière -qui ont gardé les stigmates de la bataille ultime- ainsi qu'Argentan se livrent la bataille des dates : 1875,1885, 1904...

 

Et si vous pensez qu'il est vain de trouver encore aujourd'hui la trace de l'animal dans les massifs Ornais, ou bien d'en chercher l'existence en lisière de futaies, vous faites fausse route ! Car c'est pourtant bel et bien possible. Il ne s'agit évidement pas de traces physiques, mais de nombreux éléments. Des sources écrites ou orales, archéologiques, architecturales, toponymiques qui permettent de mieux envisager le Loup dans le paysage Ornais du XIe au début du XXe siècle, ainsi que l'évolution de sa relation avec l'Homme, sa rapide disparition et les répercutions qu'elle enfanta. 

Dans la toponymie

Ces noms de lieux sont susceptibles de prendre le Loup comme racine
Ces noms de lieux sont susceptibles de prendre le Loup comme racine

Il est incroyable de voir que la présence du Loup marqua énormément les Normands. Nos ancêtres, auteurs de la disparition de l’espèce nous ont pour autant laissé énormément de traces du canidé. Ils en ont d’ailleurs parfois fait la racine de leurs patronymes : Panloup, Dupanloup, Leuleu, Chanteloup, Canteloup etc... On retrouve également le Loup un peu partout dans l’Orne dans les noms des lieux dits, ou des villages : la Louverie, la Fausse-louvière, la Tête au loup près du Haras du Pin, Héloup, Fontenay-les-Louvets.

Ou sous des formes plus subtiles comme Montgarroult (qui évoque une croyance très forte dans la région du Loup Garrou à l’époque médiévale) ou bien avec les villages de Goult et de la Lande de Goult. ( Wolf, volpant, volvet, levolf évoluant vers : le goulf, goulf, goul, goult ou encore goulay.)

Le prieuré de Goult

Et même si l’étymologie lupique de Goult ne fait pas l’unanimité, y compris dans la commune, (pour certains il évoque le goulot que forment deux escarpements donnant naissance à une source), le village cache une autre trace de l’animal. Une source exceptionnelle dans le département, qui atteste bel et bien de la présence du Loup dans la région à l’époque de Guillaume le Conquérant .

Il s’agit du portail du prieuré Saint-Pierre, construit vers 1090 à la Lande-de-Goult et plus précisément de ses chapiteaux.

La majeure partie de l’édifice est daté du XVIIIe siècle. Il a été reconstruit par un maçon du village, qui a conservé le portail du XIe siècle en le réinsérant dans l’édifice. Composé de six chapiteaux sculpté en bas relief, c’est un des plus beau témoignages de l’art Roman normand que l’histoire nous ait laissé dans l’Orne.  


L’un des chapiteaux retiendra plus particulièrement notre attention. Celui-ci représente un homme poursuivant... un loup s’attaquant à une brebis ! On notera la symbolique de la brebis égarée, qui faute de suivre le troupeau se voit attaquée par le loup, suppôt du diable du bestiaire médiéval.

Si l’on prête attention aux autres chapiteaux on s’aperçoit qu’il s’agit de scènes de chasses, de motifs végétal ou encore d’animaux divers mais très commun : oies, renard, ou encore deux lions léopardisés/léopards lionnisés.

Ainsi on s’aperçoit que ces scènes historiées et ornementales donnent à voire des scènes de la vie quotidienne, que l'on peut interpréter comme tournant autour de l’élevage de subsistance (volailles, ovins). Le tout situé dans une végétation luxuriante, où les seigneurs des environs, Les Bellême ? viennent fréquemment chasser le Cerf dans les massifs environnants.

Les chercheurs ont montré que la construction actuelle du prieuré était constituée, pour les murs, de moellons extraits à proximité du village. Pour les piédroits et voussures, d’un calcaire grossier s’apparentant à des carrières des environs de Sées et pour les chapiteaux d’un calcaire plus fin, plus propice à la sculpture que l’on trouve facilement du coté de... Montgaroult ! Le lieu se situe à une vingtaine de kilomètres, ce qui permettait en quelques heures de transporter les blocs de pierre au lieu de construction. Ce qui est encore plus étonnant c'est que ce monastère est une dépendance de Lonlay-l'Abbaye -situé à l'extrême ouest de l'actuel département- dont les armoiries sont : "de sable au loup courant d'argent" !



De l'Orne au Gévaudan (XVIIIe siècle)

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, l’Orne, du moins certains acteurs ornais ont joué un rôle dans l’affaire de la célèbre « Bête du Gévaudan ». Un très riche gentilhomme des environs de Vimoutiers, Jean Charles Marc Antoine Vaumesle d’Enneval, grand louvetier du Haras d’Exmes, dans l’Orne, prit part avec son fils Jean-François, écuyer et capitaine au Régiment de Bresse stationné à Alençon, à la traque de l’animal. Ils étaient considérés par leurs contemporains, comme les « meilleurs chasseurs de loups qui aient jamais existé ».

En effet lui et son fils comptaient à leur tableau de chasse plus de 1.200 loups et auraient notamment "débarrassé" la Forêt Royale d’Eu, en Haute Normandie des Loups qui « l’infestaient ». C’est certainement grâce à l’intendant d’Alençon, Louis François Lallemant de Levignen, que les D’Enneval partirent chasser la bête. Celui-ci informa les prétentions des deux hommes au contrôleur général des finances, avant d’arriver aux oreilles de Louis XV. Grâce à leur palmarès, les d’Enneval disposèrent de l’appui complet des autorités pour accomplir leur tâche.

Ainsi ils partirent tout deux en direction du Gévaudan en 1765. Les deux hommes sont alors âgés respectivement de 62 et 32 ans. Malgré leur expérience de chasseurs de Loups, ils réussissent à en tuer quelques uns, mais jamais "la bête". Ne connaissant pas la  vaste région vallonnée du Gévaudan ils furent rappelés par le roi le 18 juillet 1766 et les deux hommes, bredouilles ne récoltèrent que l'impopularité générale.



L'extinction définitive (XIXe, XXe siècle)

Les compagnies de louveteries sont rétablies par Napoléon en 1804. A cette époque, on offre des primes de destruction allant de 12 francs pour un mâle à 18 francs pour une femelle en gestation. Au début du siècle on estime la population de l’espèce entre 5 à 7.000 individus en France et ce, dans près de 90% des départements. A l'époque chaque année, ce sont en moyenne 1.400 loups qui sont abattus. Localement, Armand Frémont, géographe Normand, dans son ouvrage "Les profondeurs des paysages géographiques" site le Manuel du valet de limier, dans lequel on apprend qu'en 1810 "l'on prend cent loups par an, en Forêt d'Ecouves, mais il en naît bien plus chaque année."

D’après l’abbé Letacq, naturaliste, c’est notamment grâce à la création de nombreuses voies et routes forestières depuis les années 1830 dans les massifs forestiers ornais et à la parcellisation des forêts que l'extinction du loup devient plus facile. De sorte qu’en 1897 l'abbé Letacq écrit « aujourd'hui on n'en voit presque plus [...] dans un petit nombre d'années le loup devra être regardé comme une espèce éteinte. »


Vorghaal, Chien loup Tchécoslovaque, Parc Animalier d'Ecouves, le Bouillon, Orne (61)
Vorghaal, Chien loup Tchécoslovaque, Parc Animalier d'Ecouves, le Bouillon, Orne (61)

Pour autant, toujours d’après les observations du même homme, « deux individus de la variété noire [...] furent tués en 1876, près de Nécy, par Mr Pichon, d'Argentan […] le loup noir a été observé en 1867 dans la forêt de St-Evroult ; un exemplaire a été capturé. »

En 1882, les primes allouées sont fortement rehaussées : elles passent de 12 à 100 francs pour un loup mâle adulte et de 18 à 150 francs pour une louve pleine. Ces primes sonnent définitivement le glas pour le loup en France.

 

L'extermination du Loup dans l'Orne eut de nombreuses répercutions sur la faune locale. Pour piéger le loup, on le nourrissait de viandes empoisonnées. Chats forestiers (Felis silvestris silvestris) et Grands corbeaux (Corvus corax) ont pu également ingérer ces poisons, entraînant inévitablement leur disparition dans le département, avant que le schéma ne se reproduise plus tard dans le Calvados et la Sarthe. D'après l'Abbée Letacq, ces deux espèces ont disparu entre 1850 et 1900.

 

C’est là qu’intervient le témoignage de G. Toussaint (1889- ), ancien instituteur et secrétaire de mairie de Fontenay-les-Louvets (Orne, 61) recueilli par André Voisin le 14 septembre 1968 dans son émission « Les Conteurs » produite par l'ORTF. Cet Ornais nous raconte les histoires qu’il entendait petit lorsqu'il s'interrogeait sur la présence du loup. « Mon père disait oh des loups, y'en a plus, on n’en entends plus parler, il ne doit plus y en avoir ». Mais peu rassuré par les explications de son père, l'ancien instituteur raconte ses frayeurs, quand le soir il craignait de voir surgir l'animal.

Témoignage à regarder ci dessous à partir de 1:35


Et aujourd'hui ?

Aujourd'hui il est peu probable que le Loup revienne aussi profondément sur le territoire Français. D'une part à cause de son impopularité auprès du monde agricole, dont les pressions permettent d'organiser des battues sur un animal pourtant "protégé" au niveau national. Mais aussi parce que les forêts de l'ouest de la France ne sont plus adaptées à la vie sauvage (routes, industrie sylvicole, chasse, loisirs..)  Selon l'Oncfs on dénombre "301" individus en France, chiffre très précis mais qui n'est pas justifié ni justifiable.

Il y a sans doute plus ou moins de Loups qu'on ne le dit, mais ce chiffre sert aussi bien à ses détracteurs qu'à ses alliés, pour dire qu'il y en a beaucoup trop ou très peu. Le Loup reste un animal sauvage et secret qui ne se laisse observer que très rarement. Son observation doit être un spectacle extraordinaire pour celui qui a la chance de l'observer. Une chose est sûre ! N'ayez pas peur du Loup, c'est lui qui a peur de l'homme. Notre posture verticale de bipède le met en position d'infériorité et sans aucun doute, si vous le croisez c'est lui qui partira le premier !



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Commentaires : 3
  • #1

    marie cécile brossard (vendredi, 06 novembre 2015 17:46)

    Bravo Nicolas ! Excellent travail, digne d'Henriette Dumans....J'espère que le 302 ème n'est pas caché derrière la cabane!

  • #2

    MANIA Serge (lundi, 16 mai 2016 19:36)

    Etant gosse, j'ai entendu Monsieur CHOCHON, instituteur à Tanville, décédé en 1942, parler des loups d' Ecouves. Il était né entre 1865 et 1875
    Mon grand-père BERNIER n'est venu que tard à Tanville et comme chauffeur de la verrerie du Gast. Lui aussi en parlait mais il n'est venu dans l'Orne qu' au début des années 1900.
    Dans mes tribulations sur le net j'étais tombé sur deux informations concernant la bête mais je ne retrouve plus mes sources.
    - la première est pittoresque; un tombereau chargé de verroterie descend vers Sées : le charretier chasse à coups de fouet les loups qui suivent le tombereau .

    - Existence du dernier loup d' Ecouves (et de l'Orne, suis-je tenté de conclure?)
    Il était tellement populaire qu'on l' avait surnommé Pataud (Pas certain du nom). Le malheureux n'avait plus que trois pattes; il est mort du côté du rocher du Vignage.
    Je suis conscient de ce que mes informations sont floues; peut-être connaissez-vous ça et avec plus de précision.

  • #3

    Jacques Baillon (lundi, 04 septembre 2017 07:52)

    Bonjour. Petits compléments sur l’Orne tirés de « Le loup, autrefois, en Beauce, et dans ses environs ( https://www.thebookedition.com/fr/le-loup-autrefois-en-beauce-p-108902.html?search_query=beauce&results=2#summary )

    A Berd’huis, le 27 mai 1739, on inhume les restes du corps d’un enfant de 10 ans « noyé dans la rivière, lequel avait été tiré hors de l’eau par un loup qui lui a mangé mains et bras, jambes, cuisses et reins ».
    En 1793, un député de l’Orne, cultivateur à Carrouges se plaint du manque à gagner causé par les loups : « ils mangent les chevaux, les poulains, les veaux de lait, les moutons et même les chiens, jusques dans nos cours . Nos pays de bocages, où, avant la révolution, nous faisions beaucoup de beaux et bons élèves en chevaux, maintenant ne nous produisent que des rosses de la plus chétive espèce, et encore en très petite quantité; parce que, pour empêcher qu'ils ne soient mangés par les loups, nous sommes obligés de les faire renfermer, tous les soirs, et de les nourrir à la crèche en tout temps; ils nous coûtent plus à nourrir qu'ils ne valent quand ils sont parvenus à l'âge de servir, ce qui dégoûte les cultivateurs d'élever des chevaux , et de faire couvrir les jumens. La plupart même des cultivateurs font boucler les matrices de leurs jumens, pour qu'elles ne puissent se laisser couvrir par des étalons de rencontre, et, souvent, quand une jument a mis bas, on délibère en famille si on élèvera ou si on tuera le poulain ».
    Deux hybrides de loups et de chien sont tués en 1867 et en 1876, le premier dans la forêt de St Evroult et le second, qui pesait 40 kilogs, près de Nécy, par un nommé Pichon, d’Argentan. C’est au lieu-dit « La tête de loup » qui abrite aujourd’hui un restaurant du même nom, que fut, paraît-il, tué « le dernier loup » de l‘Orne. On lui aurait , dit la légende, coupé la tête pour la clouer sur la façade de ce qui était déjà à l’époque une auberge. Une autre version veut que ce « dernier loup », surnommé Pataud parce qu’il avait laissé une patte dans un piège, s’était cantonné aux alentours de la Croix Madame en forêt d’Ecouves et qu’il fut empoisonné, en 1882, près du Chêne au Verdier .

© Nicolas Blanchard

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