Alençon face à la chaleur urbaine


Identification des îlots de chaleur et évaluation du potentiel de végétalisation.

Publié le 31/05/26


Rue de Bretagne, double alignement d'arbres
Rue de Bretagne, double alignement d'arbres

Alors que les épisodes de chaleur deviennent plus fréquents et plus intenses sous l’effet du changement climatique, les villes apparaissent comme des territoires particulièrement vulnérables (Fernandez J., 2025). L'artificialisation des sols, la concentration du bâti et la faiblesse de la couverture végétale favorisent la formation d’îlots de chaleur urbains, avec des conséquences directes sur le confort thermique, la santé publique, la qualité de vie et par conséquent l'attractivité même de la ville.

 

Pour atténuer ces effets, la végétation arborée est souvent identifiée comme un levier majeur d'adaptation (Windbourne J.-B. et al., 2020). Produisant de l'oxygène, de l'ombre et de l'humidité, les arbres permettent en effet de réguler la température moyenne en milieu urbain (Sandreau M. et al., 2015). Si les grands centres urbains ont engagé depuis plusieurs années des politiques de végétalisation, les villes moyennes présentent souvent un retatd relatif dans l'adaptation de leur tissu urbain.

 

Dans ce contexte, une ville moyenne comme Alençon (25 500 habitants), préfecture du département de l'Orne, dispose-telle d'un niveau de végétalisation suffisant pour faire face à un réchauffement climatique de l’ordre de +2 °C à +4 °C ? Comment le bâti, en tant que facteur d’accumulation de chaleur et la végétation, en tant que facteur de fraîcheur, structurent-ils le microclimat urbain ?

 

La végétation actuellement en place est-elle suffisante pour assurer un rôle climatique efficace efficace à l’échelle de la ville, notamment en période de fortes chaleurs ? Et surtout, quelles stratégies d’aménagement et de gestion urbaine peuvent être mises en œuvre pour qu’à l’horizon 2050 ?

Qu'est-ce qu'un îlot de chaleur ?

Les villes constituent les espaces les plus exposés à l'augmentation des températures parce qu’elles concentrent à la fois des surfaces minérales (routes, bâtiments) et des matériaux à forte inertie thermique (pierres, béton, goudron, métal).

 

Contrairement aux sols naturels ou végétalisés, ces matériaux stockent la chaleur le jour et la restituent progressivement la nuit (Foissard X., 2015). Ce phénomène limite le refroidissement nocturne, allonge les périodes de stress thermique et contribue à la formation des ilots de chaleur.

 

A l'inverse, les îlots de fraicheurs comme les parcs, les jardins, les allées d'arbres, les rivières, contribuent à réguler localement la température (Kastendeuch P., 2022). Plusieurs travaux ont mis en évidence que la végétation arborée permettait localement de réduire la température de l'air de 0,5 à 9°C et de 20°C celle des surfaces (Windbourne J.-B. et al., 2020)

 

Partant de ce constat, il devient essentiel d'analyser la distribution du bâti et de la végétation à l'échelle de la ville d'Alençon afin de comprendre leur rôle respectif dans la structuration du microclimat urbain.

Végétation et bâtis : les sources de données

Cette analyse s’appuie sur des données publiques fournies par l’IGN, permettant de décrire finement la forme et l’occupation de la végétation et du bâti. La base BD TOPO (IGN) a été utilisée pour identifier les grands éléments de la commune, notamment :

  • les limites de la ville ;
  • les cours d’eau  (la Sarthe et la Briante)
  • l’emprise des bâtiments.

Les données LIDAR HD (IGN) récemment publiées permettent quant à elles d'avoir une image numérique 3D la plus récente de la végétation qu'elle soit dans l'espace public ou privé. Nous l'utiliserons ici principalement à ces fins, pour apprécier la distribution spatiale et déterminer l'indice de canopée, c'est à dire la surface totale occupée par le feuillage et dont la présence favorise l'ombrage.

Nuage de points Lidar. Vues de la ville d'Alençon. Sources IGN LIDAR HD 2026

quelques données globales

L’analyse des données permet tout d'abord d'offrir un estimatif du nombre d'arbres en ville, qui s'élèverait autour de 65.000 individus soit isolés, soit regroupés en linéaires, bosquets, parcs et jardins publics et privés. Par ailleurs, on observe une répartition relativement équilibrée en surface brute avec :

  • environ 170 hectares de surfaces bâties, soit près de 16 % de la commune ;
  • environ 160 hectares de végétation arborée et arbustive, soit un indice de canopée estimé à 15 %.

Ce dernier chiffre reste une estimation : il est probablement légèrement surestimé (certaines haies et végétations basses pouvant être incluses), avec une valeur probablement plus proche de 10%.


La hauteur de la canopée constitue un enjeu central dans la lutte contre les îlots de chaleur. Une végétation efficace repose sur des arbres capables de développer des houppiers étendus et une stratification verticale suffisante (Meili N. et al., 2021).

 

Pourtant à Alençon, la végétation présente sur la commune est modérément basse, avec 49 % du couvert végétal n'excédant pas les 5 mètres de haut. Quelques sujets isolés atteignent près de 40 mètres, mais ils restent exceptionnels, et totalement lissé dans la moyenne des hauteurs, située entre 4 et 8 mètres

Distribution de la végétation par classes de hauteurs (en m.)

Buissons, haies et arbustes

0 - 5 m

Végétation arbustive haute

5 - 10 m

Végétation arborée

10-15 m

Végétation arborée
de grande hauteur
15 - 35 m

 49 % 25 % 17 %  9 %

 

À cela s’ajoute un second constat : l’indice de canopée, c'est à dire la surface occupée par le feuillage globale de la végétation, reste insuffisant. À Alençon, cette couverture arborée (10-15%) apparaît non seulement inférieure à la surface occupée par le bâti (16%), mais également en dessous des niveaux généralement considérés comme efficaces pour limiter les effets des îlots de chaleur urbains.

 

Les travaux et les retours d’expérience de collectivités convergent vers un même ordre de grandeur : un indice de canopée compris entre 20 % et 30 % est souvent associé à une amélioration significative du confort thermique urbain (Larey E. et al, 2026 ; Gagnon Lalonde E., 2022).

 

À Alençon, cet ordre de grandeur est loin d'être atteint, traduisant un déficit global de couverture arborée. Ce déficit est particulièrement marqué dans le cœur de ville ou le quartier de Perseigne, où la densité de végétation peut descendre en dessous de 50 arbres à l'hectare.

Zone présentant un indice de canopée faible, pôle d'activité d'Ecouves. Faible densité d'arbre et structure homogène du peuplement avec une hauteur moyenne de 8 m. 

Zone présentant un indice de canopée moyen à haut avec des variation de hauteur contribuant à un ombrage de meilleure qualité


La faible couverture arborée est également visible dans les zones industrielles, artisanales et commerciales de la commune, où la forte densité bâtie s’accompagne d’une quasi-absence de végétation structurante. Dans ces espaces, la place laissée aux arbres reste très limitée, ce qui renforce les phénomènes de surchauffe des surfaces minérales.

 

Si certains quartiers ont pu être historiquement conçus avec peu de place pour la végétation, l'absence de couverture arborée s'explique également par la suppression d'arbres d'ornements. Sur ces 20 dernières années, les décisions politiques en matière d’urbanisme ont contribué à réduire drastiquement par endroit la présence d'arbres et, par conséquent, à accentuer les effets du réchauffement climatique.

 

C’est le cas, par exemple, de la Place à l’Avoine, où l’on comptait encore 10 arbres en 2010 avant une reconfiguration fortement minéralisée. Aujourd’hui, seuls 3 arbustes subsistent, sans aucun effet d’ombrage et un ancrage au sol tenu à sa plus simple expression.

 

De la même façon, la place du Point du Jour accueillait environ 90 arbres en 2010, contre seulement 11 aujourd’hui. Cette évolution, déterminée par un choix politique, traduit une nette diminution de la fonction d’ombrage, avec une place de l’arbre devenue marginale dans la structuration de l’espace public.

Place du Point du Jour, quartier de Courteille, la végétation arborée a été supprimé en grande partie, comme sur les terrains limitrophes.

Une végétation inégalement répartie

Avec ses 170 ha de bâti, 160 ha de canopée, la répartition entre surfaces bâties et végétalisées peut sembler relativement homogène. Pourtant, cet équilibre apparent reste insuffisant pour compenser efficacement la chaleur accumulée par les surfaces minérales et le bâti.

 

Ce déséquilibre apparaît encore plus clairement dans la répartition spatiale de la végétation. Sans surprise, le cœur de ville concentre les densités bâties les plus importantes. Cette forte urbanisation se prolonge au-delà de la Sarthe, notamment dans le quartier de Montsort. Des concentrations similaires apparaissent également dans les zones commerciales, artisanales et industrielles, marquées par la présence de grands bâtiments et d’importantes surfaces imperméabilisées.

 

À l’inverse, ces secteurs denses correspondent souvent aux zones les moins végétalisées. À l’exception notable de la Fuie des Vignes, le « plein » urbain apparaît ainsi en négatif dans la répartition de la végétation.

 

L’analyse montre également que la Sarthe et la Briante structurent finalement assez peu les continuités végétales. Les principaux ensembles arborés se situent davantage au nord de la ville, autour de la bien nommée "voie verte", ainsi que sur un axe reliant Courteille, la Préfecture et les Châtelets.

 

Ainsi, les secteurs les plus exposés aux fortes chaleurs correspondent globalement aux zones les plus artificialisées : le cœur de ville, le quartier de Perseigne, les franges nord et sud où s'étendent les zones industrielles, artisanales et les grands ensembles commerciaux. 


Dans ces secteurs, l’ombre est majoritairement assurée par les bâtiments eux-mêmes, ce qui limite l’efficacité du rafraîchissement naturel. Pourtant, en périphérie notamment, de nombreuses entreprises disposent d’espaces disponibles autour des bâtiments, susceptibles d’accueillir des plantations d’arbres. Le développement de la végétalisation des parcelles d’activités constitue ainsi un levier d’action important, qui repose en partie sur l’incitation des acteurs économiques à engager des démarches de plantation.

 

Par ailleurs, d’autres solutions complémentaires peuvent être mobilisées, notamment sur le bâti existant. Dans le cas des entrepôts et bâtiments industriels, la mise en œuvre de toitures plus réfléchissantes, comme les revêtements clairs ou les peintures blanches (“cool roofs”), permet de limiter l’absorption du rayonnement solaire, de réduire l’inertie thermique des bâtiments et, par conséquent, de diminuer les surchauffes estivales.

La place de l'arbre en ville : un choix politique

Alençon - Parc Simone Veil
Alençon - Parc Simone Veil

Renforcer la place de l’arbre en ville ne relève pas uniquement d'un enjeu paysager, mais d'un arbitrage entre usages urbains, contraintes techniques et adaptation climatique.

 

Un premier levier consiste à optimiser les arbres existants en limitant les tailles excessives, afin de favoriser le développement des houppiers. Des arbres plus développés amélioren l'ombrage et le rafraichissement par évapotranspiration. 

 

 

La question de l’espace au sol est également centrale : les arbres ont besoin de sols perméables suffisants pour assurer leur développement racinaire et leur résilience face aux sécheresses. Cela implique parfois une réduction des surfaces minérales et du stationnement. Autrement dit, adapter la ville au changement climatique suppose parfois de réinventer la répartition de l’espace public et de son usage.

 

Le choix des essences constitue un autre enjeu majeur. De nombreuses espèces traditionnellement utilisées en milieu urbain sont aujourd’hui fragilisées par les fortes chaleurs, les sécheresses ou les problèmes sanitaires et les attaques de champignons, de parasites, de maladies.

 

À Alençon, comme dans beaucoup de villes françaises, les alignements d’arbres reposent souvent sur une seule essence et une même classe d’âge (rue de Bretagne, Boulevard de la République). Or cette homogénéité représente une vulnérabilité importante : lorsqu’une espèce est touchée par une maladie ou dépérit en raison des sécheresses à répétitions, c’est parfois l’ensemble d’un alignement qu'il faut remplacer. Il faut ensuite attendre une vingtaine d'année pour espérer retrouver un ombrage efficace.

 

Conclusions : Planter sans se planter

Même si Alençon ne possède pas la densité d’une grande métropole, la commune n’échappe pas aux mécanismes d’îlots de chaleur urbains. Avec le réchauffement climatique, les épisodes caniculaires deviendront plus fréquents, plus précoces et plus intenses, renforçant les besoins d'adaptation des villes moyennes.

 

Dans ce contexte, le renouvellement, l'accroissement et la diversification du patrimoine arboré d'Alençon apparaissent indispensables. L’objectif ne se limite pas à maintenir l’existant, mais bien à augmenter la couverture végétale et à améliorer sa structure verticale.

 

Sans adaptation progressive de l’aménagement urbain, les choix opérés ces dernières décennies pourraient faire d'Alençon une ville plus chaude et plus inconfortable. À l’inverse, une stratégie cohérente de végétalisation permettrait d’améliorer significativement la résilience thermique du territoire.

 

A l'heure où la question de l'attractivité de la ville d'Alençon est sans cesse à l'ordre du jour, la place de l'arbre et du paysage urbain ont toute leur place dans le débat : il concerne directement des questions relatives à la santé publique, le confort thermique et la capacité des villes à rester habitables, dans un climat qui se réchauffe d'années en années.

Cette analyse ne constitue pas un diagnostic définitif et mérite d'être appuyé par un suivi des températures, quartiers par quartiers et relevés complémentaires. Elle met néanmoins en évidence des tendances spatiales claires et souligne la nécessité de faire de la végétalisation de la ville une question centrale en terme de gouvernance urbaine. Il appartient désormais à la nouvelle équipe municipale de se saisir de ce travail afin de renforcer la robustesse d'Alençon face au réchauffement climatique. 

Bibliographie

Fernández, John E., Cities and Climate Change, MIT Climate Portal, Massachusetts Institute of Technology, mis à jour le 25 juillet 2025, consulté le 29 mai 2026. https://climate.mit.edu/explainers/cities-and-climate-change

 

Foissard Xavier,  L’îlot de chaleur urbain et le changement climatique : application à l’agglomération rennaise. Géographie. Université Rennes 2, 2015. Français. ⟨NNT : 2015REN20027⟩. ⟨tel-01381999⟩

 

Gagnon Lalonde Elise (2022),  Évaluation des stratégies pour l'augmentation de l'indice de canopée à Montréal d'ici 2030, Essai présenté en vue de l’obtention du double diplôme Maîtrise en environnement Master Gestion Intégrée de l’Environnement, de la Biodiversité et des Territoires, Université de Montpellier

 

Kastendeuch Pierre, Naïs Massing, Nathalia Philipps, Georges Najjar. L’îlot de fraicheur urbain à Strasbourg: mythe ou réalité ?. Association Internationale de Climatologie, Toulouse, France, 2022, Toulouse, France. pp.6. ⟨hal-03926472⟩

 

Larrey, E., Renaud, O., Davoust, C., & Morello, N. (2026, 4 février). Complexité organique et perception urbaine : analyse de la préférence des usagers. Construction21 France.
https://www.construction21.org/france/amp/articles/h/complexite-organique-et-perception-urbaine-analyse-de-la-preference-des-usagers.html

 

Naika Meili, Gabriele Manoli, Paolo Burlando, Jan Carmeliet, Winston T.L. Chow, Andrew M. Coutts, Matthias Roth, Erik Velasco, Enrique R. Vivoni, Simone Fatichi, Tree effects on urban microclimate (2021) : Diurnal, seasonal, and climatic temperature differences explained by separating radiation, evapotranspiration, and roughness effects, Urban Forestry & Urban Greening, Volume 58,

 

https://doi.org/10.1016/j.ufug.2020.126970. (https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1618866720307871)

 

Saudreau, Marc & Kastendeuch, Pierre & Ngao, Jérôme & Najjar, Georges & Améglio, Thierry. (2015). Régulation du climat thermique urbain par les arbres : ombrage et température du couvert. Innovations Agronomiques. 45. 23-34. 

 

Winbourne Joy B , Taylor S Jones, Sarah M Garvey, Jamie L Harrison, Liang Wang, Dan Li, Pamela H Templer, L R Hutyra, Tree Transpiration and Urban Temperatures: Current Understanding, Implications, and Future Research Directions, BioScience, Volume 70, Issue 7, July 2020, Pages 576–588, https://doi.org/10.1093/biosci/biaa055

 

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